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L'origine de Langage



La capacité à entendre et à se faire entendre

« Lorsqu'on arrête, dit M. de Gérando (Des signes et de l'art de penser), son attention sur cette faculté admirable que l'homme a de produire ou d'imiter tous les sons qui viennent frapper son oreille, celle qu'il a d'entendre et de discerner tous les sons qui sortent de sa bouche ; lorsqu'on étudie les étroits rapports établis entre l'organe de la voix et celui de l'ouïe, et la correspondance des lois auxquelles ces deux organes ont été soumis, on ne peut s'empêcher de croire que la nature ne les ait spécialement destinés à devenir le moyen ordinaire de ces communications sociales qui doivent jouer un si grand rôle dans le développement de nos facultés intellectuelles. L'avantage qu'a l'oreille de n'être point habituellement distraite et occupée, comme la vue, par les objets qui nous entourent, l'avantage qu'a la voix de pouvoir émettre les sons sans nous détourner de nos travaux ordinaires, sans exiger de nous aucun effort ni aucun appareil extérieur, cette variété presque inépuisable de modifications dont les sons se trouvent susceptibles, le charme qui accompagne presque toujours les impressions qu'ils nous causent, cette facilité qu'on a de se faire entendre de ceux qui ne peuvent nous voir, mille circonstances durent déterminer la préférence qui fut donnée dans tous les pays et dans tous les temps à l'art de la parole, pour la communication ordinaire de la pensée.
La parole et l'ouïe n'eussent presque été pour nous d'aucune utilité, si nous ne les eussions consacrées à produire et à reconnaître les signes ; revêtus de cet office, ils laissent nos autres sens livrés à leurs importantes fonctions. Ainsi, pendant que l'œil et le toucher observent, étudient, l'ouïe et la parole recueillent les avis qui doivent les diriger, transmettent les instructions qu'ils ont recueillies. Pendant que ceux-là nous mettent en rapport avec la nature matérielle et physique, ceux-ci forment la chaîne qui nous unit à la nature morale et intelligente : idée qui nous est si bien exprimée dans une allégorie des anciens. »

Ô Voix, fille de l'Air, dit-nous quelle est ta route ?
Dis comment, du larynx vers la glotte élancé,
A l'aide du palais ma langue a prononcé
Le son qui sur ma lèvre, impatient d'éclore,
Diverge ses rayons, forme un cône sonore ;
Air lui-même, remplît tout l'air de mes accents ;
Franchit la pesanteur, roule au-dessus des vents.
De globule en globule, ô rapide merveille !
Attache ma pensée aux fibres de l'oreille.

(Lebrun, la Nature)


Le langage grossier de l'antiquité

Si l'on en juge par les monuments de l'antiquité et par la nature de la chose, le langage, dit Warburton, a été d'abord extrêmement grossier, stérile et équivoque, en sorte que les hommes se trouvaient perpétuellement dans l'embarras, à chaque nouvelle idée, et à chaque cas extraordinaire, pour se faire entendre les uns aux autres. La nature les porta à prévenir ces défauts, en ajoutant aux paroles des signes convenables et significatifs. En conséquence, la conversation dans les premiers siècles du monde fut soutenue par un discours entremêlé de mots et d'actions.


Les mots et les actions

L'usage et la coutume, ainsi qu'il est arrivé dans la plupart des autres choses de la vie, changèrent ensuite en ornement ce qui était dû à la nécessité ; mais la pratique subsista encore longtemps après que la nécessité eut cessé, singulièrement parmi les Orientaux, dont le caractère s'accommodait naturellement d'une forme de conversation qui exerçait si bien leur vivacité par le mouvement, et la contentait si fort par une représentation perpétuelle d'images sensibles.
L'Écriture sainte nous fournit des exemples sans nombre de cette sorte de conversation ; en voici quelques uns. Quand le prophète agite ses cornes de fer, pour marquer la déroute entière des Syriens ; quand Jérémie, par l'ordre de Dieu, cache sa ceinture de lin dans le trou d'une pierre près de l'Euphrate ; quand il brise un vaisseau de terre à la vue du peuple ; quand il met à son cou des liens et des jougs et quand il jette un livre dans l'Euphrate ; quand Ézéchiel dessine, par l'ordre de Dieu, le siège de Jérusalem sur une brique, etc. ; il est clair que les actions des prophètes étaient des actions ordinaires, entendues du peuple avec lequel ils conversaient en signes, et que leurs discours étaient conformes à l'idiome de leur pays.
Ce n'est pas seulement dans l'histoire sainte que nous trouvons ces exemples de discours exprimés par des actions : l'antiquité profane en est pleine. Les premiers oracles se rendaient de cette manière, comme nous l'apprenons d'un ancien dire d'Héraclite : « que le roi, dont l'oracle est à Delphes, ne parle ni ne se tait, mais s'exprime par des signes. » Preuve certaine que c'était anciennement une façon ordinaire de se faire entendre que de substituer des actions aux paroles. Or cette manière d'exprimer les pensées par des actions s'accorde parfaitement avec celle de les conserver par la peinture.


L'affinement du langage

Lorsque le langage vint à être cultivé, cette façon grossière de s'énoncer par action s'adoucit et se polit sous la forme d'apologue ou de fable. Celui qui avait à parler l'employait pour faire sur ses auditeurs l'impression convenable à son dessein. En conséquence, il leur racontait une histoire familière qu'il avait inventée, dans laquelle il entremêlait des circonstances qui fissent pleinement connaître et goûter ce qu'il avait en vue ; car le langage était encore trop borné, et les esprits trop peu façonnés, pour se servir uniquement du raisonnement abstrait et du tour direct. Nous avons un bel exemple de cette forme de discours dans celui de Joatham aux habitants de Sichem, où il leur reproche leur folie, et prédit leur ruine, parce qu'ils avaient choisi Abimélech pour roi. Comme cet apologue est non seulement le plus ancien que nous ayons, mais encore le plus beau de l'antiquité.
« Les arbres allèrent un jour pour se choisir un roi, et ils dirent à l'olivier : Sois notre roi. L'olivier leur répondit : Abandonnerai-je mon huile, qui sert à honorer Dieu et l'homme, pour aller occuper le premier rang parmi les arbres ? Et les arbres dirent au figuier : Viens, et sois notre roi. Le figuier leur répondit : Abandonnerai-je la douceur et l'excellence de mon fruit, pour aller occuper le premier rang parmi les arbres ? Ensuite les arbres s'adressèrent à la vigne, et lui dirent : Viens, et sois notre roi. La vigne leur répondit : Abandonnerai-je mon vin, qui est la joie de Dieu et des hommes, pour aller occuper le premier rang parmi les arbres? Alors tous les arbres dirent à la ronce : Viens, et sois notre roi. La ronce sieur répondit : Si vous m'établissez véritablement votre roi, venez vous reposer sous mon ombre ; sinon, que le feu sorte de la ronce, et qu'il dévore les cèdres du Liban. »


Un langage de plus en plus concis

La grande affinité qu'il y a entre l'apologue et le langage d'action se voit dans le récit de l'histoire de Jérémie et des Réchabites. Elle renferme une instruction qui participe en même temps de la nature de l'action et de la nature de l'apologue. Mais quand le langage fut devenu un art, l'apologue se réduisit à une similitude. On chercha à rendre par là le discours plus concis.
On peut dire que la similitude répond aux marques ou caractères de l'écriture chinoise ; et que comme ces marques ont produit la méthode abrégée des lettres alphabétiques, de même aussi, pour rendre le discours plus coulant et plus élégant, la similitude a produit la métaphore, qui n'est autre chose qu'une similitude en petit : car les hommes, étant aussi habitués qu'ils le sont aux objets matériels, ont toujours eu besoin d'images sensibles pour communiquer leurs idées abstraites.

Ainsi nous voyons que le fondement commun des différentes sortes d'écritures et de langages a été une peinture ou bien une image présentée à l'imagination par l'entremise des yeux ou des oreilles. Et comme cette manière de se faire entendre est la plus simple et la plus universelle, puisque la peinture commence où les caractères arbitraires d'un alphabet ne pourraient être déchiffrés, et l'image où les termes abstraits ne pourraient être compris, nous devons conclure que l'une et l'autre ont naturellement été trouvées par la nécessité.

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