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L'origine de Tragédie



L'étymologie du mot Tragédie

Ce mot vient de deux termes grecs qui signifient bouc et chant, chanson du bouc, parce qu'un bouc, ou, comme quelques uns le prétendent, une peau de bouc remplie de vin , était le prix de celui qui avait le mieux chanté les louanges de Bacchus.
On doit donc rapporter l'origine de la tragédie aux hymnes que l'on chantait, dans le temps des vendanges, en l'honneur du dieu du vin. En plusieurs lieux de l'Attique, on célébrait tous les ans une fête en l'honneur de Bacchus, pour lui demander la fertilité des vendanges, on lui sacrifiait un bouc en haine du dégât qu'un animal de cette espèce avait fait aux vignes d'Icarius, qui le premier avait enseigné à les planter, et qui avait institué cette fête ; après le sacrifice l'on chantait et l'on dansait autour de l'autel : on appela pendant quelque temps cette réjouissance trygodie, c'est-à-dire chanson de vendange ; on l'appela ensuite tragodie, qui ne signifie autre chose que chanson du bouc, et c'est de là qu'est venu le mot tragédie.


Les balbutiements de la tragédie

Dans ces premiers commencements, le poème tragique n'était qu'un tissu de contes bouffons, débités en style comique, et mêlés aux chants du chœur qui entonnait les louanges de Bacchus ; ce qui a fait dire au législateur de notre Parnasse :

La tragédie, informe et grossière en naissant,
N'était qu'un simple chœur, où chacun en dansant,
Et du dieu des raisins entonnant les louanges,
S'efforçait d'attirer de fertiles vendanges.
Là, le vin et la joie éveillant les esprits,
Du plus habile chantre un bouc était le prix.

Thespis apporta à ces divertissements informes et grossiers divers changements, qu'Horace, d'après Aristote, a cités dans son Art poétique.

Thespis fut le premier qui, barbouillé de lie,
Promena par les bourgs cette heureuse folie,
Et, d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau,
Amusa les passants d'un spectacle nouveau.

(Boileau, Art poétique)

Il fut le premier qui, environ 534 ans avant Jésus-Christ, introduisit dans les chœurs de musique et de danse un acteur qui récitait quelques discours pour donner aux musiciens et aux acteurs le temps de se reposer. On donna aux récits de cet acteur le nom d'épisode. Peu à peu ces épisodes formèrent la tragédie, et les chœurs n'en furent plus que les accompagnements. Cinquante ans environ après Thespis, Eschyle mit deux acteurs dans les épisodes, et leur donna des masques, des habits convenables aux personnages qu'ils représentaient, et des cothurnes ou chaussures élevées.
Eschyle profita de l'ouverture qu'avait donnée Thespis, et forma tout d'un coup le drame héroïque ou la tragédie : il mit deux acteurs au lieu d'un ; il leur fit entreprendre une action ; il y mit exposition, nœud, dénouement, passions et intérêts ; il donna à ses acteurs des caractères, des mœurs ; et le chœur, qui dans l'origine était la base du spectacle, n'en fut plus que l'accessoire. Eschyle donna à la tragédie un ton beaucoup plus pompeux que celui du poème épique ; c'est le magnum loqui, c'est l'os magna sonaturum dont parle Horace. Son style, trop fier et quelquefois gigantesque, semble plutôt imiter le bruit des tambours et les cris des guerriers, que la noble harmonie des trompettes. Cependant on peut dire qu'il donna, dans la soixante et dix-septième olympiade, la première tragédie régulière, écrite dans le style noble.


Le perfectionnement de la tragédie dans la Grèce antique

Après Eschyle, vinrent Sophocle et Euripide , qui perfectionnèrent la tragédie, et en firent un spectacle touchant par la manière dont ils surent mettre en jeu les plus grandes passions et les plus grands sentiments qui puissent occuper le cœur de l'homme.
Rapprochant sa diction de celle d'Homère, Sophocle entendit mieux le langage de la nature. Son style, dont la douceur le fit appeler l'abeille de l'Attique, avait cependant assez de dignité pour donner à la tragédie un air à la fois touchant et majestueux. Il sut intéresser le chœur dans toute l'action, travailla les vers avec soin ; en un mot il s'éleva, par son génie et par son travail, au point que ses ouvrages sont devenus l'exemple du beau et le modèle des règles.

Sophocle enfin, donnant l'essor à son génie,
Accrut encore la pompe, augmenta l'harmonie,
Intéressa le chœur dans toute l'action,
Des vers trop raboteux polit l'expression,
Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine
Où jamais n'atteignit la faiblesse latine.

(Boileau)

Euripide est tendre, louchant, vraiment tragique, quoique moins élevé et moins vigoureux que Sophocle. Il ne fut cependant couronné que cinq fois ; mais l'exemple du poète Ménandre, à qui on préféra sans cesse un certain Philémon, prouve que ce n'était pas toujours la justice qui distribuait la couronne.
En général la tragédie des Grecs est simple, naturelle, aisée à suivre, peu compliquée ; l'action se prépare, se noue, se développe sans effort ; il semble que l'art n'y ait que la moindre part, et par là même c'est le chef-d'œuvre de l'art et du génie.
La Grèce, du temps de Philippe et d'Alexandre, fit ériger trois statues d'airain à Eschyle, Sophocle et Euripide. Elle ordonna que leurs tragédies fussent conservées dans les archives publiques. On les en tirait de temps en temps pour en faire la lecture, parce qu'il n'était pas permis aux comédiens de les représenter.
On prétend que ce fut Agathon, poète tragique et comique, qui vivait vers la 90e olympiade, qui composa le premier une tragédie sur un sujet de pure invention, quoique ce fût alors une loi pour les poètes de choisir tous leurs sujets dans l'histoire ou dans la fable. La pièce d'Agathon, intitulée la Fleur, réussit ; et cette nouveauté eut sans doute des imitateurs que nous ne connaissons pas.


La tragédie dans la Rome antique

La tragédie ne fut connue des Romains qu'environ l'an de Rome 514, c'est-à-dire 160 ans après Sophocle et Euripide. Les premiers poètes tragiques se contentèrent de traduire les pièces des Grecs. Livius Andronicus fut le premier qui mit des tragédies sur le théâtre, à l'imitation de celles de Sophocle. Pacuvius, animé par l'exemple d'Andronicus, se distingua particulièrement dans le tragique, et reçut des applaudissements extraordinaires à la représentation de ses pièces, quoiqu'elles n'eussent ni justesse ni délicatesse d'expression. Accius, qui vivait en même temps que ce dernier, mit sur la scène des pièces plus régulières et mieux écrites.
Ces heureux commencements inspirèrent aux Romains une noble émulation, qui fut le fruit de la lecture des ouvrages grecs, et qui les conduisit à la perfection de la tragédie, telle qu'elle était du temps de Jules-César et de C. Asinius Pollion. Ces deux grands hommes en avaient composé qui étaient fort estimées de leur temps. Le goût de la bonne tragédie se soutint après eux ; car Quintilien rapporte que l'on vantait la Médée d'Ovide comme une pièce parfaite. Malheureusement il ne nous reste, pour juger du goût des Romains pour cette espèce de poème, que quelques pièces de Sénèque le philosophe, précepteur de Néron ; et cet ouvrage n'est pas digne d'entrer en comparaison avec les Grecs.


L'émergence de la tragédie en France

Quoique, dès le XIIIe siècle, il se fût élevé en France, sous le nom d'infanterie dijonnaise, une société assez semblable à celle que Thespis promenait dans l'Attique, nous ne voyous pas qu'on ait, jusqu'au milieu du XVIe siècle, cherché à défricher le terrain de l'art tragique, et à arracher nos spectacles à la barbarie où ils étaient plongés. Quelques érudits, il est vrai, avaient essayé d'y introduire des pièces traduites du théâtre des anciens. Octavier de Saint-Gelais avait traduit les comédies de Térence ; G. Bouchetel, T. Sibilet, les tragédies de Sophocle et d'Euripide : mais ces versions ne servirent d'abord qu'à faire entrevoir les effets que pouvaient produire les ouvrages dramatiques, et à montrer, de loin il est vrai, la route qu'il convenait de suivre.
En 1552, Jodelle fit jouer à Paris sa tragédie de Cléopâtre et celle de Didon ; il porta le premier sur le théâtre français la forme de la tragédie grecque, et fit reparaître le chœur antique dans ces deux pièces ; mais combien ce poète resta-t-il au-dessous des grands maîtres qu'il chercha à imiter ! Il n'y a chez lui que beaucoup de déclamation sans action, sans jeu et sans règles.
J. de la Péruse et L. Grévin donnèrent des pièces dont ils avaient aussi composé le plan et la fable, et ils adoptèrent toujours pour modèles les Grecs ou les Latins.
Il était réservé à R. Garnier de commencer à tirer la tragédie de cette espèce d'enfance où elle végétait encore. Admirateur des anciens, et surtout de Sénèque le tragique, il marcha sur les traces de Jodelle, mais avec plus d'élévation dans les pensées et d'énergie dans le style. Son Hippolyte, représenté en 1573, lui fit un nom célèbre, mais qui fut bientôt oublié. Ses tragédies firent les délices des gens de lettres de son temps, quoiqu'elles soient languissantes et sans action.
Hardy fit faire un pas de plus à Melpomène. Doué d'une facilité singulière et d'une imagination vive et féconde, quoique peu réglée, il composa plus de huit cents pièces de théâtre, mauvaises à la vérité, mais où régnait une sorte d'énergie et de chaleur qui durent produire d'autant plus d'effet que son siècle était moins éclairé.
Rotrou perfectionna le dialogue et composa Venceslas ; Scudéry introduisit la règle des vingt-quatre heures ; et Mairet, qui donna en 1629 sa Sophonisbe, tragédie dont la conduite fut un prodige de l'art pour son temps, étudia avec succès ce qui concernait les règles et la constitution de la fable.


Le perfectionnement de la tragédie française

Toutes ces découvertes n'avaient point encore produit de bons ouvrages : on avait fait quelques pas de plus dans la carrière, mais personne n'avait encore atteint le but. Il n'appartenait qu'au génie de franchir l'intervalle immense qui sépare la médiocrité de la perfection ; de réunir toutes les règles, et d'en former un faisceau de lumières ; de faire briller à la fois la noblesse de la poésie, la dignité, la variété et l'ensemble des caractères, et de produire enfin des ouvrages supérieurs à ceux qui ont immortalisé les Sophocle, les Euripide, et qui seront admirés tant que les hommes conserveront l'amour du beau et du sublime. A ces traits on reconnaît P. Corneille, si justement surnommé le Grand.
Le Cid, qu'il mit au théâtre en 1637, fit pressentir à quel degré d'élévation il allait porter l'art dramatique. Il donna en effet ses admirables tragédies, qui, en fixant la perfection de ce genre de poème, firent la gloire du siècle, de l'auteur et de la nation.
Corneille, attaché seulement à l'élévation des idées et à la noblesse des caractères, n'avait regardé l'amour que comme un moyen, un sentiment accessoire, uniquement propre à nuancer les grands tableaux ; il avait peu cherché à développer les effets de cette passion impétueuse. Racine entreprit de marcher son égal, en se frayant une route nouvelle, et bientôt il ne connut plus de rivaux. Il fit de l'amour la base de ses tragédies, et il les embellit de tout ce que l'élégance du style et l'harmonie des vers ont de plus touchant et de plus enchanteur. Toujours noble, toujours exact, il joint le plus grand art au génie. Ses ouvrages sont le modèle le plus parfait que nous possédions en ce genre.
Tous les genres semblaient épuisés : on avait de si beaux modèles qu'il devait paraître téméraire de s'en écarter. Cependant Grébillon, ne pouvant asservir son génie à suivre les traces des grands hommes qui l'avaient précédé, sut s'ouvrir une autre carrière, et offrir aux yeux étonnés des tableaux inconnus jusqu'alors. Il osa hasarder ces spectacles terribles qui firent autrefois la gloire du théâtre des Grecs, et qui font aujourd'hui l'un des ornements du nôtre.
Voltaire, imitateur de Corneille et de Racine, les a quelquefois égalés par la noblesse, par la sublimité des idées, quelquefois même par la force et la vérité des sentiments. Il semble avoir réuni tous les genres ; le tendre, le touchant, le terrible, le grand et le sublime. Le XVIIIe siècle est redevable d'une partie de sa gloire dramatique aux Lemierre, de Belloy, Marmontel, Laharpe, etc. ; et le XIXe siècle peut encore s'enorgueillir des tragédies de Raynouard, de Jouy, de Soumet, de Casimir Delavigne, et de tant d'autres auteurs dont les ouvrages, quoique peu célèbres, renferment cependant des beautés primordiales.


La tragédie en Angleterre

Les Anglais avaient déjà un théâtre, aussi bien que les Espagnols, quand les Français n'avaient encore que des tréteaux. Shakespeare florissait à peu près dans le temps de Lopez de Véga, dans le XVIe siècle. Shakespeare non seulement est le chef des poètes dramatiques anglais, mais il passe toujours pour leur être supérieur. Il n'eut ni modèles ni rivaux ; il peint tout ce qu'il voit, et embellit presque tout ce qu'il peint : ce qui lui manque, c'est le choix. Quelquefois, en lisant ses pièces, on est surpris de la sublimité de ce vaste génie ; mais il ne laisse pas subsister l'admiration. A des portraits où règne toute l'élévation et toute la noblesse de Raphaël, succèdent de misérables tableaux dignes des peintres de taverne.
Après Shakespeare, plusieurs auteurs anglais exploitèrent avec succès ce genre de poème, entre autres Johnson et Otway. Le premier devait beaucoup à l'art et à son savoir ; le second réussit admirablement dans la partie tendre et touchante, mais son style est parfois trop familier et au-dessous de la dignité que commande la tragédie. Le XVIIIe siècle produisit l'illustre Addison. Son Caton d'Utique est le plus grand personnage, et sa pièce serait la plus belle qui soit sur aucun théâtre s'il y avait plus de chaleur et d'action. C'est d'ailleurs un chef d'œuvre pour la régularité, l'élégance, la poésie et l'élévation des sentiments.

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